Danse – Shakespeare n’a qu’à bien se tenir !

Partager les coulisses d’un ballet c’est un peu comme échanger avec le peintre qui réalise ses esquisses. On perçoit le mouvement, le coup de crayon, on a la sensation d’entrer dans le secret, de saisir l’essence de l’œuvre.
En suivant les conseils du blog, lesbonsplansdavignon, j’ai assisté à Un lundi au soleil, rencontre autour de la danse proposée par le Centre de Développement chorégraphique d’Avignon. Emmanuel Serafini y interviewait Eric Belaud le directeur du ballet de l’Opéra-Théâtre d’Avignon. Quelques danseurs étaient également présents sur leur jour de repos : Cyril, Beryl, Sylvain, Anthony, Harry. Ils nous ont fait l’honneur de nous présenter des extraits du ballet.
Le sujet, plus qu’une tragédie, un mythe : Roméo et Juliette, le ballet de Sergueï Prokofiev. Eric Belaud a choisi de présenter sa propre version de cette histoire de haine et d’amour, de vie et de mort. Ou plutôt devrais-je dire leur propre histoire tant le chorégraphe et ses danseurs m’ont fait l’effet, ce lundi, d’une famille avec ses rires, ses encouragements et ses moments d’indulgence.
Roméo et Juliette sont l’icône du romantisme, l’image du grand amour pour les jeunes filles de 7 à 77 ans. Pourtant le ballet comme le révèle Béryl est de part la multitude de rôles masculins, « un ballet d’hommes où ils ont cette chance de pouvoir interpréter ».
Comment justement interpréter, recréer l’immensité d’un mythe que chacun s’est approprié ? Point de rupture dans la conception d’Eric Belaud. Vous ne trouverez pas de costumes trop modernes, de chorégraphie trop révolutionnaire par rapport à la tradition classique. C’est un véritable pas de deux que le maître de ballet orchestre, entre sa conception de Roméo et Juliette et la votre. Un entre deux, une esquisse qui laisse la part belle à votre imagination, la transcendance d’un mouvement mythique infini.

L’important comme le commente la danseuse Béryl à propos des ensembles, c’est de « sentir tous le mouvement de la même façon ». Les danseuses dans un jeu de sensualité, seront vêtues de tenues inspirées de Botticelli, prolongeant le mouvement d’un instant évanescent. Les danseurs quant à eux porteront des costumes formés de pourpoints et de caleçons. Ils danseront tous en demi-pointes. Un décor mouvant de panneaux japonais tour à tour transparents, translucides, puis ombres, vous emportera hors du temps, à l’image du sujet de la pièce : l’émotion, les tourments. Pas d’épée pour ce ballet, le minimalisme ajoute à la force du geste. « Tout ce qui est mort se fait à la main » Eric Belaud.
Concrètement ce ballet se monte en six semaines avec 14 danseurs à l’abri d’un studio sous les toits près de l’opéra. « on a dû se battre pour garder les postes »E.B. Une véritable performance, une petite production où les danseurs comme autant de caméléons ne se consacrent pas uniquement à ce spectacle mais participent également à d’autres ballets. Un seul regret subsiste cependant pour les représentations : petits moyens = pas de musiciens. Charge donc aux danseurs d’amener de la magie à la bande magnétique raccourcie à 1h30 de temps.  Gageons qu’ils réussiront : « on arrive même en studio avec les néons à créer une émotion » E.B.
L’art du danseur c’est beaucoup de contraintes physiques, de rigueur, de souplesse et d’endurance aux ordres du chorégraphe. Chaque jour les danseurs ont 1h30 de classe, « c’est Brigitte, mon assistante, qui les torture » E.B. Le reste du temps est consacré à la création du ballet de manière déstructurée puisque les différents moments sont travaillés dans le désordre. Les danses sont traitées selon la priorité de la difficulté, laissant la part belle aux plus complexes.  Le chorégraphe écrit les gestes puis propose le mouvement à ses danseurs qui, en le reproduisant, se l’approprient et sont libres d’émettre des suggestions. Ainsi un danseur évoluera de dos dans la scène de village, une prière en latin sera dite lors de la scène du mariage et les jeunes Roméo et Juliette alias Harry et Agathe ont donné un souffle de jeunesse à la célèbre scène du balcon.

Enfin je souhaiterais saluer la diversité du ballet composé de danseurs de 20 à 35 ans, qui ne semblent pas obéir au même modèle mais créent eux même le moule d’un mouvement qui devient l’expression collective d’une singularité. L’échange de l’élan de la jeunesse et d’une maturité intéressante, fusionne avec la beauté d’un diamant brut en une énergie naturellement vive.
Les danseurs nous ont laissé entrevoir quelques scènes :
Sur un « Bonne chance les garçons », Mercutio et Roméo, après un petit échauffement d’usage, ont effectué un duo surprenant, ponctué de joyeux sauts de chats, en short et en jogging. Ils rentrent en coulisse avec une belle complicité, se prenant par le cou tout en échangeant leurs impressions. Etrange n’est-ce pas  de constater  qu’un artiste, un interprète est un humain comme vous et moi. Roméo, Harry pour les intimes, est un jeune mexicain qui après un passage au conservatoire de Paris, et 2 ans passés à Avignon, décroche son premier grand rôle : « pour moi c’est merveilleux de faire Roméo ». Il fait forte impression sur le public « Il est beau gosse quand même » sexagénaire anonyme. Le charme et la simplicité percent dans ses paroles mais également dans ses mouvements. Séduction assurée. La force tranquille d’un jeune premier au physique masculin contraste agréablement avec l’image efféminée dont il est l’usage.
Vient ensuite la danse des chevaliers, un mouvement épuré et très géométrique. Scène de groupe,  on peut notamment y admirer la présence et le charisme prometteurs de Sylvain, un  jeune danseur bouclé.

La scène du balcon nous a été présentée dans son intégralité, par vidéo, Juliette (Agathe) étant absente. Pour ce moment, « l’émotion est arrivée en même temps que la rencontre »E.B. La tendre complémentarité des danseurs est admirable. Agathe est gracieuse, évanescente dans des éclats de sourires et de gestes pleins de finesse, Harry donne une impression de stabilité, d’attention. Le naturel se mêle au classique avec la fraicheur de la touche juvénile des danseurs qui ont ajouté à la chorégraphie des gestes quotidiens d’attachement et de tendresse. Et que dire de cette scène du baiser où de simples mouvements de bras symbolisent l’envol du couple tandis que d’autres plus angulaires lors d’une série de pirouettes, traduiront à l’inverse les tourments !
La mort de Mercutio, rend l’essence de tout ce qu’un vivant peut savoir sur la mort : le dernier spasme contraction de l’enveloppe corporelle est saisissante, dans un dernier effort le danseur par un mouvement, qui n’est pas sans rappeler l’étirement au réveil, puise son énergie pour transmettre le dernier souffle de vie à son ami Roméo qui l’épaule littéralement. On peut observer le passage saisissant de ce souffle de Mercutio à Roméo créant en lui la force, la souffrance et au finale une détermination enragée. Qui a dit que la vengeance est un plat qui se mange froid ? « on était les larmes aux yeux, on était en train de finir la mort de Mercutio » E.B. La magie a de nouveau opéré sous nous yeux, ce rôle « c’est une petit peu ma masterpiece » nous avouera ensuite humblement le danseur qui interprète Mercutio en qualifiant l’importance que ce personnage a pour lui . A mon tour maintenant de qualifier de « masterpiece » son interprétation. De la mort du personnage, nait à mon sens un grand danseur, l’archétype de l’homme luttant pour faire de sa mort une énergie, le magnifique et ultime chant du cygne.
En conclusion, je laisse la parole aux artistes :
Harry : il faut « venir voir parce que c’est vraiment super, c’est vraiment merveilleux »
Et Eric Belaud d’ajouter  « si vous devez venir voir Roméo et Juliette, venez pour eux, je suis fier d’eux, fier de ce qu’ils font »
A ne pas manquer :
 Roméo et Juliette les 14 et 15 avril respectivement à 20h30 et 14h30 à l’opéra Théâtre d’Avignon. http://www.operatheatredavignon.fr/ 1 rue Racine   84000 Avignon
04 90 82 42 42
 Carte Blanche aux danseurs le 12 mai Salle Benoît-XII, 12  rue des Teinturiers, 84000 Avignon
Prochain et dernier lundi au soleil avec Lionel Hun, danseur et chorégraphe le 14 mai 2012 à 19h, 18 Rue Guillaume Puy  84000 Avignon 04 90 82 33 12, http://www.hivernales-avignon.com/

 

Comments
4 Responses to “Danse – Shakespeare n’a qu’à bien se tenir !”
  1. Merci pour vos impressions et nous sommes ravis d’avoir pu partager ce moment d’intimité avec le public !

    • estelledeblog dit :

      Il me semble que le public était également ravi d’avoir partagé ce moment, j’en ai encore eu aujourd’hui de bons échos ! A bientôt, j’assisterai personnellement à la représentation le 14 avril.

      • Alors, avez-tout apprécié tout autant l’oeuvre dans son intégralité ?

        • estelledeblog dit :

          Belle performance des danseurs qui interprétaient véritablement leurs personnages. Un beau travail sur les différentes simulations de chemises … pour les hommes et j’ai beaucoup aimé les robes Botticelliennes des danseuses. Grande préférence pour les costumes blanc en règle générale. Un gros bémol pour la bande son mais c’était déjà annoncé. Et à mon humble avis j’aurais été plus loin dans les parti pris scéniques : jeux d’ombres, transparence et chorégraphies en utilisant les panneaux, des dessins et une mise en scène encore plus épurée pour se concentrer sur les tensions des personnages. En fait cela peut paraitre un peu contradictoire mais j’aurais préféré une mise en scène plus minimaliste pour exacerber le lyrisme et les tensions dramatiques et tragiques des protagonistes. Après peut être suis-je plus influencée par la création contemporaine : ). Dans l’ensemble le spectacle a été bien reçu en salle, et je suivrais avec plaisir l’actualité du ballet et du théâtre d’Avignon. N’hésitez pas à me tenir au courant. ; )

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :