CONTE PAR UNE NUIT DE PLUIE A PARIS

    Il était une fois la ville des Lumières plongée dans un nuage humide qui voile d’un mystère insondable immeubles et rues, passants et véhicules. Cela a comme un petit air de déjà vu, non, il semblerait que le ciel bas et lourd ne pèse plus comme un couvercle mais se soulage d’une infinité de larmes. La nuit se fait, paroles et bruits se mêlent inextricablement à la petite musique de la pluie. Les gouttes ruissellent le long des silhouettes, s’infiltrent dans les bottes et dans le col des manteaux et des trenchs. Les parapluies s’entrechoquent, un homme bousculé met le pied dans le caniveau, un chien s’ébroue dans l’espoir de sécher un os ou deux. Au détour d’une petite rue du Marais, la foule semble happée par des lumières multicolores.

   Un arc en ciel qui n’a pourtant rien à voir avec la Gay Pride s’échappe d’un bâtiment fait de briques roses et de pierres. J’entre, cherche le paillasson, secoue mon parapluie pour me délester de la tristesse de la pluie. Il semblerait pourtant que le couloir ouvre sur un enchainement de petites cours à angles droits. Je n’en ai pas fini avec la pluie. Le temps suspend son souffle pour respirer à un autre rythme. Des pulsions musicales se heurtent aux angles et aux murs si sagement géométriques comme si une autre vie avait court ici, prenait naissance en plein cœur de Paris, au sein de ces bâtiments gris de nuit. Plus personne ne se presse. Farandole immobile, les badauds dessinent le contour de la place. Il m’empêchent d’un rempart ruisselant ne serait-ce que d’apercevoir le centre de la place, le sens de mon chemin, l’accès au mystère. Des lumières colorées s’échappent lentement du centre comme le spasme d’une transe. Du haut de mon 1m58, passe muraille d’audace et d’énergie, je me faufile au travers de cette barrière d’immobilité pour finalement reculer et rentrer dans son rang. Le cœur de la cour d’où proviennent ces pulsations si étranges qui ricochent sur les murs nous englobe totalement, donne lieu à la matérialité vide du fer et du conte, de l’étrange et du chamane. Un cercle de silhouettes mi-humaines mi farfadets, grillagées, chorégraphient de manière indolente et stroboscopique la ronde des farfadets emmenant les humains égarés vers l’immensité de l’inconnu. Deux jeunes gens, de chair et de sang sont en proie à ce charme. Ils dansent et se contorsionnent indéfiniment autour des elfes.

   J’aperçois un passage qui s’ouvre sur une seconde cour vide en son sol. La musique se fait moins dense voire inexistante je ne sais plus. Je suis happée par l’appréhension de ce vide. Sentant une énième goute de pluie ruisseler sur le bout de mon nez, je lève les yeux au ciel et m’apprête à rouvrir mon parapluie. Un instant de stupeur suspend mon geste. L’espace de l’air densifié par la dimension mystique de l’installation précédente, est peuplé de silhouettes pareillement grillagées, stoppées dans leur ascension vers le ciel. Fantomatiques, la lumière stroboscopique, plus sobre cette fois leur donne l’allure d’une transe macabre. Les pulsations de vie de la cour précédente ne sont plus qu’un faible écho, un peu comme si moi aussi, je n’étais plus rattachée aux sols et aux murs, comme si d’un instant à l’autre je pouvais m’envoler comme un fantôme qui ne sentirait plus désormais les gouttes de pluie. Je flotte dans mon incertitude, stoppée par la forte dimension d’inconnu de cet endroit, ici, en plein milieu de cette cour, plus rectangulaire cette fois mais encore si sagement géométrique. Des brides d’une conversation me parviennent, je reviens à moi petit à petit, j’ai les pieds mouillés, même dans un conte un rhume peut pointer le bout de son nez. Cette évidence me permet de reprendre ma route, je sens que j’approche du but et peut être de la sortie.

    J’entre dans une cour intérieure cette fois et aperçois une antique porte majestueuse de l’éternité des siècles qui semblent l’avoir façonnée. Elle détonne presque moyenâgeuse sur ces pierres grises si bien polies. Un flash de lumière laisse entrevoir une présence gigantesque. Ce n’est pas un elfe, ni un humain. Au fur et à mesure des flashes, la lumière engendre un monstre, le gardien de la porte. Ce sont tout d’abord ses serres qui apparaissent, ses pattes de lion puis son bec acéré et sa queue de dragon. Je suis nez à nez avec un griffon ! Les flashes s’éteignent, il disparait, je pourrais poursuivre ma route mais je reste, suspendue à la naissance d’un mythe. Comme si ce conte m’avait projetée au cœur du sens de la mythologie, comme si j’avais une chance en cet instant précis de saisir le secret de la bête, le secret de l’infini, comme si l’inconnu pouvait me faire la grâce de pénétrer dans le domaine du perceptible. La créature tel un phœnix renait de ses cendres, immuable. La porte ne s’ouvre pas, pas cette fois en tout cas, je continue ma route…

   Le large couloir me conduit à une sortie, sous la pluie des rues de Paris. Je marche au ralenti, encore toute petite, blottie dans cette étrange vie où je m’étais lovée il y a quelques instants. Les parisiens se pressent bruyamment, on n’entend presque plus le bruit de la pluie même si l’eau demeure omniprésente. Le mystère s’effrite, la suspension du temps s’efface derrière le rythme effréné de la capitale. Le monde reprend ses droits. Nous sommes un samedi soir du mois d’octobre de l’année 2012, c’est la nuit blanche. J’ai déjà vu la file d’attente infinie devant l’entrée de l’Hôtel de Ville, des histoires fort à propos sur le monde de l’eau, une sculpture de mousse, un marathon lyrique et je me dirige maintenant vers un concert d’orgue à l’Eglise Saint Eustache.

Pour plus d’information :

Nuit Blanche : Les gardiens du trésor

Nuit Blanche 2012

Installation :

Sculptures en grillage de l’artiste plasticien Cédric Verdure

Musique de Sophie Bommart et des textes de Pascal Blondiau

L’installation Les gardiens du trésor a été imaginée par Timothé Toury, créateur et directeur artistique de l’agence d’art environnemental Blueland.

Crédit Municipal de Paris, rue des Blancs-Manteaux, 75003

http://www.creditmunicipal.fr/le-credit-municipal-de-paris/actualites/actualites.html http://cedricverdure.blogspot.fr/

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