La Mécanique des Dessous

Actuellement en termes de lingerie, la tendance est au rétro : les sous-vêtements vintage, l’engouement pour la silhouette pin-up à la Dita Van Teese. Dans le même temps réapparaissent les sous-vêtements gainant nouvellement qualifiés  d’intelligents.  La gaine serait l’accessoire fashion féminin/masculin par excellence depuis 2012, on la désigne désormais sous le terme nettement plus moderne de shapewear. Innovation, recyclage ou retour vers le passé ???

L’exposition La Mécanique des Dessous au Musée des Arts Décoratifs est bien loin d’une présentation glamour de quelques belles pièces de lingerie fines retrouvées à travers les âges. Sa posture n’est pas non plus moralisatrice, elle soulève de véritables questions pouvant aller pourquoi pas jusqu’à une véritable introspection pour peu qu’elle pénètre la mécanique de nos pensées, pour peu qu’on lui ouvre notre regard.

Les premiers pas du visiteur le conduisent face à des corsets de fer, instrument de torture ? … non sous-vêtements. Chaque époque amène son dictat et jusqu’à quel point ? Fraises ferrées, corset creusant la taille, et ce n’est pas du second degré mais bien une réalité. La mécanique des dessous a pour objectif de fournir une réponse à une esthétique donnée, un formalisme correspondant à une injonction de l’époque.

Dès le Moyen-Age les femmes étaient ficelées dans des robes appelées bliauds par des laçages ajustant fortement la taille et relevant les seins.  Le corps naturel n’existe pas à double titre : pudeur religieuse, il ne se montre pas, se camoufle, se masque,  mais également et c’est le second point, se métamorphose par la contrainte du vêtement ou la supercherie de sous-vêtements, rajouts pour les hommes comme pour les femmes. Notre physique n’existe pas mais l’idée que  l’on s’en fait, de ce  qu’il se doit être, se matérialise. Ce fonctionnement de la concrétisation d’un idéal qu’il nous soit imposé ou que nous soyons consentants va générer une transformation du corps tel qu’il nous est donné en tant qu’être humain. La métamorphose peut être magie, supercherie, artifices ou conséquence physique et matérielle du port de sous-vêtements contraignants jusqu’à l’atrophie d’organes…

La condition de la femme s’illustre à travers cette histoire même si elle n’est pas le propos principal de l’exposition. Les corsets que j’ai évoqués précédemment étaient à destination des « femmes molasses » ou « à problèmes de dos », les dessous sont l’objet de textes médicaux on en retrouvera quelques extraits croustillants au fur et à mesure de l’exposition : des citations notamment du « Traité sur les Femmes Grosses ou Enceintes ».

De même les hommes ne sont pas en reste, la silhouette se fait exacerbation de sa virilité, de son rang social, tantôt exagération de son embonpoint tantôt l’inverse, cambré à une époque, épaules rondes ou forte stature, taille fine et gros organe, mollets bien faits…

Bas rembourré ou faux-mollet, France, 1850-1890
Paris, Les Arts Décoratifs, collection Union française des arts du costume, achat, 1949
© Paris, Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance

Il est peu dire que le push up actuel fait pâle figure en comparaison avec tous les rajouts et mécanismes au fil des époques : robes à panier rétractables pour passer les portes, même chose pour les manches à ballon. Après cette exposition vous ne verrez plus les braguettes du même œil, le simple zip actuel n’a plus rien à voir avec la proéminence factice permanente de ce membre qui se décline du dessous au vêtement jusqu’à l’armement. Un vestige du 16ème siècle surement mais à en juger les dernières pièces de l’exposition plus contemporaines, elles sont également l’apanage des podiums du moment.

Homme portant un slip et une gaine, 2009
Mannequin : Matthieu Barnabé
Photographie : Sylvain Norget
© Sylvain Norget

A l’heure actuelle il convient donc de se poser la question de la mécanique des dessous. Le corps s’est-il véritablement libéré ou le club de sport remplace-t-il le corps à baleines ? Les codes des crinolines, faux culs et corsets réapparaissent-ils en haute couture et dans la rue comme la célébration d’une certaine idéologie du corps, une marginalisation de notre réalité corporelle, le conditionnement physique d’un idéal collectif de maitrise parfaite, l’affirmation d’une sexualité libérée… Et quel sera le regard des générations futur sur le soutien-gorge d’aujourd’hui, sur nos standards corporels actuels ?

La mariée, Jean Paul Gaultier, Gaultier Paris, haute couture, automne-hiver 2008-2009, collection « Les Cages »
© Guy Marineau

Le dessous serait-il de fait l’engrenage glamour de notre adhésion ou de notre refus au cliché de notre époque ? Invisible : rien ne sort du cadre, donner l’apparence de la perfection, shapewear : the good shape before the good wear, apparent et décoratif, manifestation du sexy : désir de séduction et de sexualité. La mécanique des dessous correspondrait à la mécanique du moi dans son affirmation ou son infirmation.  Jusqu’à quel point en enfilant un push-up, un corset, un caleçon, une gaine, doit-on se poser la question de son identité et de son conditionnement … La préoccupation journalière doit-elle vraiment être de savoir si cela nous va bien, si cela nous fait une belle poitrine ou un beau cul ?!

Faux-cul dit « strapontin », 1887
Paris, Les Arts Décoratifs, collection UFAC
© Patricia Canino

Pour plus d’informations :

La Mécanique des Dessous

jusqu’au 24 novembre 2013

Les Arts Décoratifs – Mode et textile
107 rue de Rivoli
75001 Paris

Tél. : 01 44 55 57 50
Métro : Palais-Royal, Pyramides ou Tuileries
Autobus : 21, 27, 39, 48, 68, 69, 72, 81, 95

http://www.lesartsdecoratifs.fr/

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